• Pas plus tard qu'hier, tenez. Je me baladais sur le marché, découvrant avec fascination et étonnement que les tomates ne poussaient pas dans des barquettes ni les courgettes directement en rondelles dans des sacs congélation.

    Soudain, mon oeil fut attiré par un légume à la forme non identifiée, au dessus duquel je déchiffrai une indication : "aubergine". Tiens c'est marrant, comme la couleur de mon pull, je me suis dit, je savais pas qu'il en existait aussi un légume.

    J'ai trouvé que c'était assez exotique d'acheter un légume qui devait être rare comme celui-là, et surtout assez classe d'en acheter un qui allait bien avec sa tenue.

    Mais parce que je ne savais pas bien comment m'en sortir une fois que je serais rentrée chez moi à part m'en faire des boucles d'oreilles, j'ai eu l'idée de faire d'une pierre deux coups, et de prouver qu'on pouvait à la fois être une icône mode (mes 2 mains à couper que même Paris Hilton elle a pas le souci du détail à ce point-là) et une mère modèle.

    Entendez : une mère qui cuisine pour sa fille.

    Parce qu'il y a deux jours encore, en réponse aux pseudos Facebook du type "... cueille plein de pommes dans le jardin pour les compotes de son fils" ou autres "... vient de pêcher une truite pour le dîner de ses loulous", moi je me grillais toute seule avec un misérable "Camille fait des purées maison pour sa fille. Non je rigole."

    Donc je me dis "Camille ma petite chatte (oui je m'appelle ma petite chatte quand je me parle, je trouve ça mignon et niveau référencement sur Google ça paye bien), c'est l'occasion ou jamais, ça se présentera pas deux fois dans ta vie que 1/ t'ailles sur le marché 2/ tu tombes sur un légume rare 3/qu'il aille pil poil bien avec ton pull."

    Je demande donc au primeur, d'un ton de mère presque parfaite au détail près qu'elle a jamais cuit un légume (enfin ça dépend si ça compte les pâtes) : "Monsieur, comment je peux cuire une aubergine pour un enfant ?"

    Et le mec de me répondre : "Vous êtes bien drôle vous, je suis pas cuisinier moi madame !"

    Et c'est là que ma répartie intervient, quand je lui réponds : "Bah non enfin c'est pas vraiment non plus comme si vous étiez garagiste quoi. En attendant je vous propose de vous mettre vos aubergines dans le cul, avec un peu de chance ça fera une belle moussaka. Conard."

    Je te l'ai cassé le mec.

    Enfin s'il avait entendu quoi.

    Là je suis pas bien sure de moi.

    Faut dire j'étais un peu loin.

    Dans ma cuisine, face à mon évier, précisément, 20 minutes après.

    Mais rien qu'à voir la tronche de mon évier quand je lui ai sorti ça, j'imagine facilement celle du primeur.

    En fait j'ai une super répartie, mais c'est dommage qu'elle arrive toujours un peu trop tard.

    Parce que sur le coup, ce qui est sorti c'était plutôt : "Ah bah oui... Pardon... Enfin je suis désolée je me disais que peut-être... Vu que vous vendiez des légumes... Enfin je dis ça... Non mais vous avez raison... Je suis bête... Je vais vous en prendre 17 kilos s'il vous plaît."

    J'ai plus qu'à trouver un bon garagiste près de chez moi, parce qu'en boucles d'oreilles, ça tient même pas.


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  • Je lui ai mis son petit manteau, ajusté son petit sac sur le dos, et elle m'a parue bien grande.

    Je lui ai expliqué qu'on pouvait encore faire marche arrière, qu'il était pas trop tard, qu'on pouvait annuler la crèche, que j'arrêterai de travailler, et qu'on vivrait toutes les deux d'amour et de lait tiède. 

    Elle m'a regardée de ses grand yeux bleus, et elle s'est dirigée vers la porte d'un pas bancal mais décidé.

    Pour la retenir, j'ai bien pensé la remettre dans mon ventre, un jour ou deux, mais j'ai repensé à mon épisiotomie et je l'ai suivie. 

    Sur la route, j'ai marché tout doucement, parfois à reculons, pour gratter encore un peu de temps à la sentir dans mes bras. 

    Et je me suis souvenue que c'était mon devoir de mère de la laisser s'envoler en toute sérénité. 

    Alors je lui ai chuchoté que tout allait bien se passer, que ça ne serait pas du tout l'horreur, que j'allais pas du tout pleurer quand je ferai la route dans l'autre sens, que pour elle non plus ça ne serait pas du tout un déchirement, qu'elle n'allait pas du tout se sentir abandonnée avec l'impression que je ne reviendrai jamais. 

    Devant la porte, un panneau : "Chez les moyens". 

    Ca doit être une erreur, ma fille est encore toute petite. Elle blottit encore sa tête contre moi avant d'aller au lit, elle dort encore les poings fermés et le corps en chien de fusil. Ses petites jambes ne la portent pas encore tout à fait, et sa peau est plus douce que celle d'un nouveau-né. 

    Puis en apercevant derrière la porte Lola, Suzie, Mansour et les autres, j'ai dû me rendre à l'évidence : leurs cheveux avaient poussés, leurs corps s'étaient élancés, leurs traits s'étaient révélés en même temps que leurs joues s'étaient dégonflées. Mais c'était bien les "Petits" de l'année dernière, ceux que les vacances d'été avaient projeté sans leur demander au rang des "Moyens", les arrachant au statut de bébés en même temps que le coeur de leurs mères. 

    Leurs mères qui n'en menaient pas large non plus, et avec qui j'échangeais regards nostalgiques et sourires tristes de circonstance. 

    Ils nous ont fait visiter la nouvelle section. On suivait notre guide comme on va à l'abattoir, d'un pas résigné et lourd, et en se concentrant bien, on pouvait entendre les accords de la marche funèbre de Chopin qui résonnait dans toutes les têtes. 

    On nous a montré les dortoirs où les barreaux des lits s'étaient fait la malle, et la cantine où les chaises hautes avaient laissé place à des démoniaques tables de grands. 

    Je leur ai demandé s'ils avaient vraiment l'intention de faire dormir ma toute petite dans ce lit et de la faire manger sur cette table, ou si c'était juste pour m'achever, et aussi où était la salle de Pole Dance et s'ils avaient le droit de sortir entre midi et deux. 

    Puis il a fallu se séparer et je me suis postée, ma fille dans les bras, face à Denise, prête à intercepter le colis. 

    Je lui ai dit non ne pleure pas ma toute douce, ma toute petite, maman revient bientôt mon bébé, ne pleure pas, ne pleure pas.

    ...

    Bon c'est pas la peine de te marrer non plus. 

    Ni de tendre les bras à Denise. Qui, dois-je te le rappeler, ne s'est jamais explosé le périnée pour toi, et n'a pas non plus, que je sache, perdu deux tailles de soutien-gorge par ta faute. 

    Sans un regard pour moi, mon soutien-gorge vide ou mes yeux embués, elle s'en est allée embrasser tout ce qui bougeait, y compris le monsieur des travaux et le ballon qui passaient par là. 

    J'ai tendu à Denise ses doudous, que j'ai senti une dernière fois, et un tee-shirt à moi, pour qu'elle ait mon odeur (ma fille, pas Denise). J'ai pris celui dans lequel j'avais fait mon footing, pour être sure qu'elle puisse bien me sentir, et au risque que tout le dortoir aussi et qu'ils finissent pas m'appeler tous maman. 

    Je lui ai jeté mon regard le plus triste, elle m'a répondu par un sourire à pleines dents de lait. 

    Alors que j'avais franchi la porte, je n'ai pas pu m'empêcher de retourner regarder une dernière fois de son côté. Affranchie de mon regard et libérée du poids de mon angoisse, elle était redevenue toute petite. Toute timide, toute vulnérable, toute petite dans ce monde de moyens.

    En rentrant, j'ai remis mon nez dans ses draps, de l'ordre dans son lit de bébé. Et j'ai attendu. Envoyant un mail par ci, écrivant un article par-là, pour que le temps passe plus vite. 

    J'ai compté les heures, et les minutes, et au moment venu, j'ai couru jusqu'à la crèche. En me voyant elle a couru aussi en me tendant les bras, et je me suis dit en la sentant que tout le reste avait peu d'importance. 

    Comme quoi, on a beau lutter contre les clichés, avec un petit bout de femme comme ça en face de soi, ils finissent toujours pas nous rattraper.


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  • Oh la la je me sens toute chose depuis ce matin. Faut dire qu'en ce moment, les grandes nouvelles pleuvent : une amie qui se marrie, une autre qui est enceinte, et puis, dans ma boîte mail, ce petit mot d'une autre copine. Envoyé à 08h50 et lu quelques minutes après, les yeux encore embués de sommeil avant de l'être d'émotion. 

    Je me doutais que ça allait arriver un jour, bien sûr, elle nous en parlait souvent ! Mais avec son mec je les pensais pas tout à fait prêts. Ou alors elle l'était quand lui ne l'était plus, et réciproquement. Et on connaît la maxime : "plus j'avance, plus tu recules, comment veux-tu comment veux-tu etc..."

    Pourtant, ce matin, j'ai reçu :

    De ...

    A : moi, ..., ..., ... et 8 autres destinataires

    "Salut les filles

    J'avoue, j'ai jonglé. Mais c'est vrai ce qu'on dit, on oublie vite la douleur. Et le jeu en valait vraiment la chandelle : aujourd'hui notre couple est plus soudé que jamais, et bien que fatiguée, je savoure mon nouveau bonheur !

    Je vous embrasse "

     

    Hier soir, ma copine a essayé la sodomie.

    On leur souhaite bien du bonheur !


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  • Dans la vie, il y a deux choses que j'aime par dessus tout. (Et là tu t'attends à ce que je te dise "ma fille" et que je te ponde un billet sur le bonheur d'être mère et l'émerveillement quotidien que ça procure. Mais non reviens, promis je t'en parlerai pas, il y aura même du sexe et des poils)

    C'est boire des cafés en terrasse et parler. (Ma fille aussi je l'aime hein, mais c'est un amour différent)

    Le problème, c'est que contrairement à ce qu'on pourrait croire, ces deux passions ne sont pas très compatibles.

    Rapport au petit blocage que je me fais quand il s'agit de discuter en présence d'inconnus attablés à la même terrasse, dans un périmètre de 12 mètres environ autour de moi. Blocage lui-même directement lié à ma grande pudeur, doublée d'une légère paranoïa qui me pousse à croire que tout le monde cherche à écouter ce que je dis, surtout ce petit couple là-bas, à l'opposé de la terrasse, et qui fait semblant de se parler et de s'embrasser pour mieux tromper l'ennemi.

    Alors quand une amie se met à m'expliquer son goût pour le blowjob, je serre les dents en implorant le ciel pour que l'inconnu à côté de nous croît qu'elle parle de sa recherche d'emploi.

    En général, devant mon air gêné et mes signes affolés pour qu'elle se taise, la copine en question, qui n'en est pas une pour rien, utilise alors gestes, mimes, silences entendus et "hmm-tu-vois-quoi" pour brouiller un peu les pistes.

    La discussion prend alors des airs de Taboo géant, qui présente l'avantage d'être compris par personne, mais l'inconvénient de m'inclure dans le lot.

    Et l'autre jour, alors que j'étais seule en terrasse, discutant avec moi-même de choses inavouables en toute liberté, deux jeunes filles se sont assises à côté de moi.

    Le flanc gauche de la première touchait le mien droit, mais elles ont entamé leur conversation comme si elles étaient seules au monde.

    La première des deux avait le feu au cul les hormones qui la chatouillaient. Avec Adrien ça allait pas trop parce que tu vois avec un mec elle a besoin qu'il y ait des choses sexuelles, or là ça fait 3 semaines qu'ils sont ensemble (ouais ok elle est partie 2 semaines en vacances entre temps mais ça compte quand même), et il a rien tenté. Et le plus chelou c'est que quand il l'embrasse, il bande. Alors ce week-end c'est décidé elle va lui faire un massage de ouf et elle va se faire un ticket de métro, et s'il tente rien bah elle se remet avec Dorian, parce que lui ok il écoutait de la musique pourrie mais au moins c'était pas un puceau.

    A ce stade, je me suis quand même dit que j'avais un peu de marge, avant d'avoir l'air con en parlant de sexe.

    La seconde jeune fille, bien qu'acquiesçant docilement au récit de la première, avait pas l'air bien à l'aise en me voyant prendre des notes.

    Elle a voulu changer de sujet, et cherchant des yeux un prétexte pour élever le débat, a saisi la carte des plats qu'elle a regardé un court instant avant de déclarer :

    "Ah ouais je t'ai pas raconté j'ai failli arrêter le poisson parce que sur la route des vacances on a écrasé un renard".

    A ce stade, je me suis dit que j'avais encore beaucoup de marge, avant d'avoir l'air con en parlant tout court.


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  • Etre tendance, c'est un travail de chaque instant. Je veux dire, tu peux porter un pantalon carrot et un borsalino, voter à gauche, écouter du jazz manouche, être pour la réouverture des maisons closes et la dépénalisation du cannabis, adorer les macarons et le cinéma d'art et d'essai, et être totalement has been. 

    Si tu dis "Merki", par exemple.

    A une époque, celle du règne d'Elie Semoun et de l'avènement de Mikeline, grâce à ce mot, tu provoquais l'hilarité générale et les sourires complices de ceux qui se reconnaissaient dans cette référence culturelle.

    Aujourd'hui, au mieux, tu récoltes quelques sourires compatissants. 

    Car que veux-tu, à chaque époque ses expressions tendances, et les autres. 

    Tiens, à l'adolescence par exemple, j'étais tendance. Et pas que grâce à mon béret Kangol et mon bombers Schott (à ce propos, si je retrouve celui qui m'avait piqué l'étiquette à scratch dans les vestiaires du gymnase du collège, je milite pour le rétablissement de la peine de mort). J'étais tendance surtout parce qu'à l'époque, mes boutons étaient blancs de chez blancs, mes parents chiants de chez chiants et mes cours naz de chez naz. 

    Bref, tu l'as compris, si en 95 tu n'utilisais pas l'expression "... de chez...", c'était presque aussi craignos que d'avoir un bombers School acheté sur le marché ou un agenda Continent sans dédicaces de tes potes.

    Après, t'as quand même des expressions qui traversent le temps sans prendre une ride. "C'est clair", par exemple. A tel point qu'aujourd'hui, même en militant contre l'introduction dans le langage courant d'expressions ridicules, si t'es d'accord avec quelque chose, il y a même pas vraiment d'autre mot qui te vienne. "C'est évident", à la limite. Sauf que, la faute à "C'est clair", "C'est évident" ça sonne presque "Et Coco t'enfonce une porte ouverte là." Donc si tu veux pas te fâcher avec Coco, t'as plus qu'à serrer les dents et à dire "C'est clair" et puis basta.

    "Trop", aussi. Il fut un temps, pas si vieux que ça, où "trop" voulait dire excessivement. Aujourd'hui, "c'est trop bon" n'a rien de péremptoire, pas plus qu'"il est trop sympa" où "il sent trop bon".

    Les parents ont bien tenté de faire de la résistance (les miens, en tout cas), s'évertuant, à chaque fois, de nous mettre en face de l'absurdité de la phrase, par des ruses du type "Ah il sent trop bon ? Bah faudrait qu'il se roule dans la merde pour sentir un peu moins bon alors" et autres "C'est trop bon ? Bah on va mettre un peu de piment dedans pour que ce soit mon bon peut-être."

    Puis un jour, tout a basculé : leur jardin est devenu trop beau, leurs nouveaux amis trop gentils et leur fille aînée trop bonne.

    Je leur laisse 3 ans avant que leur retraite soit trop pas confortable et leurs couches trop pas étanches. 

    Quelques années plus tard, on a fêté l'arrivée de l'expression dans ton cul. Façon de parler, pas dans ton cul à toi, quoi. De l'expression "dans ton cul", si tu préfères. 

    On l'a sorti à toutes les sauces. Entre amis (On sort où ce soir ?), en famille (Elle est où Mamie ?), au travail (Où avez-vous rangé le rapport compta ?). Et régulièrement encore, mon sac à main se retrouve dans mon cul, avec mes bottes noires, ma fille, mon chargeur de portable et mes clés. Oui je sais, ça fait du monde. 

    Puis il y a celles qui m'énervent. Au top 3 desquelles, le scandaleux "ou pas". Je sais, je le dis. Mais est-ce que j'ai déjà dit que j'étais irréprochable ?

    Faut dire, à sa décharge, qu'il est bien pratique pour conclure une phrase qui ne trouve pas de fin, sauver une blague qui tombe à l'eau, répondre quelque chose à quelqu'un quand on a pas écouté. 

    En deuxième place, le "ça, c'est fait". Au choix, d'une voix traînante et languissante "voilààà, çaaa, c'est fait...." ou ferme et définitive : "ça, c'est fait !". Et dans les deux cas, l'envie de répondre "Bon voilà, je te prends pour un con, ça, c'est fait aussi."

    Et sur la première place du podium, une que vous connaissez bien. Que peut-être même, toi aussi, tu prononces en mimant les guillemets avec l'index et le majeur de tes deux mains, pour expliquer dans quel était d'esprit tu étais au moment où se situe ton passionnant récit.

    T'étais en mode chacal, en mode beau gosse, en mode dégoûté ou en mode vener, quoi. 

    Tu vois, rien que de l'écrire, ça me donne un peu envie de vomir ou de te couper l'index et le majeur. 

    Du coup je crois que ça s'impose, et c'est là que je voulais en venir. 

    Je t'ai dit récemment que j'aimais pas bien le changement, il se pourrait pourtant qu'il y en ait un gros dans l'air. 

    A la fin de ce billet, tu te sentiras perplexe, et tu chercheras partout ma signature : en bas de ton écran, en petit, à gauche, à droite, sous ton clavier (ce que tu peux être sot parfois). 

    Et soudain tu te diras : mais il est où le "Kmille en mode ...", qui conclue les billets depuis plus de trois ans ? 

    Alors je te répondrai "Dans ton cul". Ou pas. 


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