Quand j'étais petite, je voulais être résistante ou libraire. Résistante parce que La bicyclette bleue de Régine Desforges, parce que Léa Delmas, parce que
Laurent d’Argilat, parce que François Tavernier,
et accessoirement pour défendre mon pays.
Libraire pour pouvoir me servir autant que je veux dans les cahiers à spirales, les gommes qui sentent la fraise, les agendas avec des chatons en photos dessus, et des bonbons surtout les grandes bandes qui piquent.
Puis récemment je suis allée voir au cinéma Les femmes de l'ombre, et en sortant je me suis dit que libraire c'était bien.
Lilou, la copine avec qui j'étais, elle, elle voulait devenir résistante en sortant. "Mais plutôt des tracts à distribuer, des trucs cools quoi." Et plutôt de 14h à 17h le matin ça t'arrange pas hein ? Je t'ai noté sur le planning.
Et moi je me rendais à l'évidence : je crois que j'aurais été une baltringue. Trop peur du risque, trop peur de la torture, trop peur d'avoir peur.
Pas une collabo non plus, hein. Une rien, qui fait comme elle peut pour survivre et nourrir ses enfants si enfants il y a.
Sans transition.
Hier, j'ai pris un verre à Châtelet avec 2 potes. Dehors, pour pouvoir fumer plein de clopes et repartir avec les pieds gelés c'est tellement plus funcky.
A peine on était installés, un énergumène s'est avancé vers nous. De type humain je crois, mais croisé avec un bison ou un autre mammifère dans le genre. Une espèce d'armoire à glace de 2m50 sur 2m49, mais le genre d'armoire à glace qui se l'est collée sévère, qui vient de se shooter à je-sais-pas-quoi, mais pas à de la beuh qui rend gentil.
50 centimes qu'il voulait. Et sa patience était limitée, à en croire la bouteille de verre cassé qu'il tenait fermement dans la partie de son anatomie qui lui servait de main.
Une main pleine de doigts, de cicatrices et de coupures, vestiges de mésententes qui l'avaient probablement opposé à d'autres camarades.
J'étais en face de mes deux potes, et le mec était debout derrière eux, tête penchée entre les deux leurs, et main et bouteille sur la table, à 30 cm de leurs charmants visages.
Je rigole je rigole, mais sur le coup je rigolais vachement moins. Au fur et à mesure qu'il déballait des propos incohérents, sa main se serrait sur la bouteille et le verre commençait à craquer.
J'ai rarement peur dans des situations comme ça, et j'imagine rarement le pire. Mais là je le voyais juste avoir un mot plus haut que l'autre, et accompagnant ses paroles d'un geste plus vif que l'autre, enfonçant le verre de sa bouteille dans le visage de l'un des deux. Je vous jure on était pas loin.
C'est là que Superman intervient. J'ai nommé : moi.
J'ai pensé à une seule chose : mettre un peu de distance entre sa bouteille et mes potes. Et l'emmener loin de la table, en lui proposant de me suivre avec une pièce pour appât. Ce que j'ai fait, et il s'est redressé, ma tête arrivait au niveau de ses genoux mais non je suis pas marseillaise, je lui ai donné la pièce (2 euros putain fais chier j'avais que ça dans mon porte-monnaie), j'ai fait un tour entier sur moi-même en poussant un cri de samouraï, pied en l'air qui lui a atteint le menton avant qu'il s'étale comme une merde et il est parti.
Voilà comment j'ai sauvé Momo et Solène de la défiguration. Et comment je me suis dit que j'étais pas si baltringue que ça.
En rentrant chez moi, j'ai traversé le Pont de la Concorde. Il y avait un monsieur qui fumait une cigarette en regardant l'eau, à la après-je saute-dedans. J'ai vérifié que c'était pas trop haut quand même et je me suis dit s'il le fait je saute.
Après je me suis souvenue d'une fille qui se faisait taper sur le quai du métro, et de moi sur mon strapontin en train de croiser les doigts pour que la porte se referme vite et que je puisse aller me coucher tranquillement.
Kmille, en mode si-j'étais-née-en17-à-Leidenstadt bah je sais pas ce qui se serait passé
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